L’Héritage et sa psychopathologie PDF

Sur des thèmes proches, lire deux autres de mes articles repris en partie de celui-ci, La rupture migratoire et Identité, rupture et dynamisme, ainsi qu’un article beaucoup plus récent, L’affolement identitaire. Ce texte a servi l’Héritage et sa psychopathologie PDF base à une conférence donnée le 11 décembre 1998 dans le cadre des Amphis de l’A. L’identité se construit On peut avoir l’impression que l’identité personnelle est « donnée », qu’on « naît avec ».


En même temps que l’héritier est en proie au deuil qui le saisit, il doit aussi éprouver les passions et les déchirements provoqués par la succession. Il lui faut accepter de perdre un être cher tout en reconnaissant que cette perte est aussi synonyme d’un bénéfice. « Copyright Electre »

On ne choisit en effet ni son sexe, ni sa famille. Sexe et liens familiaux constituent ensemble l’état civil, c’est-à-dire l’ossature universelle de l’identité imposée. Toutefois, même si cette identité « objective » est largement assignée au sujet, déterminée biologiquement et socialement dans ses traits essentiels, elle doit faire l’objet d’une appropriation subjective, longue et aléatoire, qui ne se consolide guère avant la fin de l’adolescence. L’identité « objective » ne prend sens et forme pour le sujet qu’à travers l’élaboration d’un sentiment identitaire de nature psychologique. Certaines étapes de la vie induisent invariablement des évolutions identitaires, plus ou moins fortes, plus ou moins difficiles, positives ou négatives.

La suite de cette réflexion ne portera que sur la dimension sociale du sentiment identitaire. Identité et appartenance Traditionnellement, la dimension sociale de notre identité est assurée par un sentiment d’appartenance à des groupes sociaux plus ou moins larges, dans lesquels notre généalogie nous a objectivement inscrit. Dans les formations sociales les plus archaïques, cette appartenance est fortement inculquée, souvent de façon très violente. Les rites d’initiation, qui symbolisent cette inscription sociale de l’individu, passent fréquemment par l’imposition d’épreuves sévères.

Dans des sociétés plus complexes, cette contrainte sociale prend des formes moins violentes et moins ritualistes. La contrainte n’en demeure pas moins présente, inscrite dans les réalités objectives de la biologie et de la généalogie. La rupture migratoire L’émigration, comme tout changement important de la position sociale objective du sujet, met inéluctablement en cause les sentiments sociaux d’appartenance, et partant de là le sentiment d’identité. Les autres grandes composantes de l’identité personnelle subissent très souvent le contrecoup du changement de l’environnement social du sujet. L’identité sexuée elle-même est remise en cause par la migration, parfois en profondeur. Le statut de la femme est généralement différent entre le pays d’origine et le pays d’accueil, à commencer par son statut légal.

Ce changement important et brutal du statut de la femme est souvent lourd de conséquences sur les relations conjugales des immigrés, et par contrecoup sur l’image que les hommes se font d’eux-mêmes, de leur « virilité ». Dans ces conditions, la migration met fortement en cause la continuité du sentiment identitaire, et rend difficiles les réaménagements identitaires nécessaires pour que le sujet s’adapte à sa nouvelle situation objective sans déchirements intérieurs majeurs. En termes sartriens, dès lors que l’on n’est pas déporté, on a toujours au moins le choix entre partir et ne pas partir, quelle que soit la situation dans laquelle on se trouve, quitte à en subir les conséquences. Il est clair que la situation, politique ou économique en particulier, pèse lourdement sur les choix migratoires. Les difficultés induites ultérieurement par ce choix initial se traduisent fréquemment par un déni de la rupture migratoire, par lequel le migrant d’éviter d’assumer la responsabilité de ce choix et de ses conséquences. Non seulement elle interdit les réaménagements identitaires qui seraient nécessaires à une adaptation viable de l’immigré aux réalités de sa nouvelle inscription sociale, mais elle touche, parfois gravement, le lien au réel, et plus directement et plus profondément encore, le lien à soi. Le déni parental est encore plus lourd de conséquences pour les enfants, voire pour les générations suivantes.

En effet, les parents ont une « identité de base » qui a été élaborée dans les conditions ordinaires de leur enfance et de leur jeunesse dans le pays d’origine. On observe chez certains immigrés, beaucoup plus rarement que ces dénis de la rupture migratoire, une réaction inverse caractérisée une volonté radicale d’assimilation au pays d’accueil. Elle facilite l’insertion « objective » des parents comme des enfants, pour des raisons assez évidentes. Les aléas des repérages des immigrés dans les codes sociaux du pays d’accueil créent parfois des comportements « conformistes » étrangement « décalés », au carrefour du ridicule et du tragique.

Sur le fond, cette réaction constitue une autre forme de déni, le déni de l’origine cette fois. Si ce « maintien du lien » va jusqu’à figer l’identité, cela ne peut que creuser l’inadaptation, favoriser le déni de la rupture migratoire, entretenir les passions ravageuses de la nostalgie. Ces idées me semblent démagogiques et foncièrement mensongères. Ceci dit, il est bien entendu justifié de souhaiter éviter le déni de l’origine. Cela peut de fait passer par le maintien de l’adhésion à certains éléments de la culture du pays d’origine. Au fond, ces exigences de compatibilité se révèlent vite pesantes et restrictives. Ce que l’on pourrait appeler un « filtrage culturel » n’est guère évident à réguler : selon quels critères effectuer ces choix ?